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25
Juin-2017

Sans A_ – Rendre visible les invisibles

Inspirations   /  

Je suis née au milieu des années nonantes et j’ai grandi avec l’idée que le progrès sauverait l’univers. J’ai cru très fort aux énergies naturelles, aux robots qui nous éviteraient les jobs ingrats et sortiraient nos poubelles, à l’ouverture d’esprit sur le monde entier, grâce à l’arrivée d’internet dans les foyers. On nous disait que plus personne ne se sentirait seul, qu’on pourrait partager de la vie et de l’amour grâce aux téléphones portables. Que les vieux ne souffriraient plus d’isolement et qu’on allait arrêter d’ignorer notre prochain. J’ai cru qu’il y aurait des vaccins, des antidotes, de l’eau pour les enfants en Afrique. Que les femmes auraient tous les droits, que les hommes seraient libres. J’imaginais que le Sida et Alzheimer ne seraient plus que de vieux souvenirs, qu’on vivrait au moins jusqu’à cent ans et que le cancer ne tuerait plus jamais un adolescent. J’avais une parfaite confiance en la politique, la justice, l’armée, l’éducation et la médecine. Je pensais qu’on allait pouvoir réparer des corps, que tout le monde aurait un toit, qu’on allait bientôt se téléporter, ou du moins, voler dans nos voitures. Personne, même pas les vieillards décrépits, ne déploreraient plus le « bon vieux temps » C’était obligé, on allait être tellement heureux.

Mais j’observe, deux décennies plus tard, que le progrès n’a rien protégé. Pas plus que l’argent ou le développement. À huit ans, je croyais encore au père noël, plus à la paix. Et mes voyages n’arrangent rien. Je ne me remettrais jamais des visions d’enfants affamés sur les trottoirs de Manille, et de ceux qu’on appelle les ‘’gens bien’’, leur administrant des coups de pied dans la gueule, comme à des chiens. J’en fus terrorisée, jusqu’au fond du cœur. Et puis, je pense aux européens dégueulasses, qui parcourent des milliers de kilomètres pour venir les violer ensuite. J’ai vu des villages entiers délaisser leur culture et leurs cultures pour rejoindre les villes, pour acheter les mêmes merdes que celles dont nous remplissons nos caddies. Les pesticides, la javel sur de la nourriture encore consommable, les tests sur les animaux, les enfants exploités dans les pays pauvres, les nôtres qui ne savent plus mettre un nom sur un légume, la surconsommation, les dettes, les antidépresseurs, les gens qui se piétinent lors des soldes et les usines textiles qui s’effondrent sur leur personnel. Si ce n’était que ça… Les bavures policières, les injustices de la justice, les SDF ou les flics que l’on tabasse pour rire, Trump au pouvoir et le nettoyage au Karcher, les migrants qui se noient, les jeunes qui meurent en allant à un concert, livrés en proie à une violence inouïe. La cruauté de l’homme me terrifie, le mal me semble sans limite. Autant là-bas, qu’ici. Qu’est-ce qui s’est passé ? On aurait dû être tellement heureux.

Alors j’ai baissé les yeux. J’ai essayé de me préserver, de m’isoler dans mon individualisme. «Comment pourrais-je m’occuper des autres, alors que j’ai déjà tellement de mal avec moi-même ? Alors que j’ai grandi de traviole. De toute façon, qu’est-ce qu’on peut faire ?! » Chaque jour, quand je sors en ville, je vis la même expérience singulière. Je croise un SDF dans la rue, et je me dis qu’une pièce ne changera pas sa vie.  D’ailleurs, est-ce que c’est assez un franc ? Je n’ai rien d’autre, je ne vais pas lui donner que ça quand même… Et puis, ça fait mauvais genre de se baisser pour donner une pièce, qu’est-ce que les gens vont penser ? Ceux qui disent qu’il ne faut surtout pas aider un migrant, sinon restera à jamais chez nous. Ceux qui concidèrent l’indulgence comme une signe de faiblesse, qui placent la race, la classe, la souche ou l’origine au-dessus de l’être humain. À chaque croisement de rue, à chaque sans-logis, j’éprouve la même angoisse, la même impuissance. J’hésite à m’arrêter pour leur parler, et puis je me dis qu’ils n’ont surement pas envie de me répondre. J’ai le trac, je ne sais plus engager une conversation dans la vraie vie. De toute façon, qu’est-ce que je pourrais bien leur dire ? «Est-ce qu’ils sont encore des êtres humains ? Quelle question conne, bien sûr que oui ! » Je ralentis le pas, je regarde avec une expression étrangement douce ce garçon désespéré, désolé. Je m’arrête, j’essaye de dire un mot, rien ne sort. Il me regarde bizarrement, intrigué, impatient,. Parfois je décèle une pointe d’espoir dans ses yeux, parfois de la colère. Je prends conscience que mon comportement est incongru, je regarde mes pieds, je ne dis toujours rien. Je ne trouve rien à dire, aucun mot pour le soulager, moi qui veut devenir écrivain. Je pars à moitié en courant, j’ai du sang dans ma bouche – j’ai encore mordu trop fort ma lèvre – et je sens une larme couler sur ma joue. Je pleure mes mots manquants.  Et dix mètres plus loin, ce cirque recommencera. Je pourrais en vomir mon cœur. Quelle violence… Comment pourrions-nous être heureux ?!

Je me disais qu’il valait mieux ne pas y penser, tant cela me tourmentait. Mais comment faire ? J’habitais en centre-ville, dans le quartier le plus pauvre, celui des putes et des toxicomanes. Je déambulais dans les rues sans plus regarder personne, comme en pilote automatique. J’étais coupable, moi aussi, de ne jamais m’opposer. Et puis un jour, alors que je traînais sur Facebook je suis tombée sur une publication qui m’a intriguée. Un article, une interview, un bout de jeune homme qui essaye de porter le monde, du bout de ses bras. Un projet. Celui de donner la parole à ceux que l’on n’écoute jamais. J’ai retrouvé subitement ma respiration. Pendant deux ans, Martin a interviewé des sans-abris de Paris pour leur offrir une voix. Pour permettre à tous ceux qui n’ont jamais eu le courage de s’asseoir avec eux, de connaître leur quotidien, leur chute, leurs espoirs, leur histoire. C’était une idée toute simple, mais encore fallait-il y penser, s’encourager, s’y engager, fidèlement. Il fallait tellement d’amour pour lui donner vie.

Avec le temps, le projet évolue, Martin a grandi, l’équipe aussi. Aujourd’hui, leur travail sur les sans-abris s’étend, ils donnent la parole aux personnes âgées, aux migrants, aux travailleurs de galère, aux prostituées… Aux invisibles. Ils ont choisi d’utiliser les mots pour faire taire les stéréotypes et nous ouvrir l’esprit. En informant, ils s’élèvent contre l’épidémie morale de notre siècle : la crainte de l’autre.

Alors évidemment, ça ne changera pas le monde. Du moins, pas de la manière dont je l’entendais étant enfant. Ça n’aura pas d’impact sur les enfants philippins du trottoir, pas plus que sur les attentats dans les concerts. Néanmoins, à force de chercher des solutions et d’appeler à l’action, ils ont considérablement embelli la vie quotidienne de plusieurs personnes. Et une vie, ça compte. Une vie, c’est déjà tellement. Merci ! N’oubliez jamais à quel point ce que vous faites est précieux, juste et exemplaire. Quand je découvre des initiatives pareilles, j’ai l’impression que tout n’est pas foutu. Qu’avec un peu d’efforts, on pourrait être tellement heureux.

Le projet s’appelle Sans A_ – pour Sans Abri, Sans Attention, Sans Amour, Sans Argent, Sans Avenir. Mais Avec HISTOIRE. Je vous invite à le découvrir leur site web et leur page Facebook sans attendre, et à les soutenir à votre échelle.

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3 Commentaires sur "Sans A_ – Rendre visible les invisibles"

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mc fly
Invité

géniale ! ça fait du bien de voir des jeunes porteur d’espoir ! bien écrit ..je me retrouve dans tes mots..comment être heureux alors qu’il y à temps de malheureux..et trop de méchants !!! 🙂

David
Invité

Merci pour ce très beau texte.
Content de suivre tes aventures de loin, et voir les publications dans les média.
Ce que tu fais aussi change le monde, sans y paraître.

Fuiv
Invité

j’aime beaucoup te lire, tes mots me transcendent! merci! j’aime à penser qu’il existe un grand nombre de personnes capables d’embellir le monde!

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